A l’époque ou grand-papy sucrait plus furieusement les culottes en coton des bergères que les fraises, la moto n’était pas encore telle que nous la connaissons aujourd’hui. Moyen de transport populaire, bien moins cher que la voiture, elle tomba en décrépitude à l’aube des fifties devant la production de masse et les automobiles accessibles. Ce n’est que quelques années plus tard que le cool, la pop, sous les traits d’un Marlon Brando (L’équipée sauvage, 1953) ou d’un Peter Fonda (Easy Rider, 1969), que la moto est devenue autre chose avec au centre, et quelle que soit la monture, un truc unique : l’esprit motard.
Quand l’esprit motard ressurgit d’un champ boueux
Mais pourquoi attaquer un article sur la coupe Royal Enfield par ce flashback sorti de nulle part ? Tout simplement parce que c’est cet esprit motard qui est la source de cette histoire. Avril 2023, quelque part dans un champ, entre Paris et Dunkerque. L’aventure Mash X-ride s’arrête ici pour moi, et c’est l’os qui ressort de mon pied gauche qui me le crie haut et fort. Autour, des mecs de la Sima, un peu déçus que le seul journaleux de l’épreuve se soit mis à jouer aux osselets avec ses métatarses. Dans la troupe des concess invités pour l’occasion, Rémi Beaugnon se démarque très nettement par sa rien-à-branlitude virulante… Alors que tout le monde est paré comme au Dakar, Rémi a débarqué en jean sur sa 650 aux couleurs de Tendance Roadster, l’atelier qu’il co-gère avec son co-pain Guillaume au pays des Balkany (Levallois-Perret, 9-2, wesh frère). Unis par la moto mais séparé par la douleur, notre co-pinage aurait pu s’arrêter à la lisière de ce champ, lui remontant vers le nord, et moi vers le CHU d’Amiens.
Royal Enfield Continental GT : plus qu’une moto, une histoire personnelle

Mais la Sima est une grande famille, important de nombreuses marques, dont Royal Enfield qui a sacrément le vent en poupe depuis quelques années. Et c’est par amitié que Tendance Roadster m’a invité à participer, sur leur propre machine, à cette fameuse coupe Royal Enfield qui sonne comme un anachronisme dans le sport moto français… Mais.
Mais vois-tu cher lecteur, sauf si tu lis cet article en braille, à la base moi, Royal Enfield, ça m’en touche une sans faire bouger l’autre. Après avoir tenu un bon 300 km/h dans la montagne sur l’ile de Man, mangé la poussière du Sahara sur une 450 KTM, les 47 chevaux et 212 kg des GT 650 ou Interceptor admises sur la coupe, c’est pas ce qui m’excite le plus. C’est sexy, bien plus fun que les Bullet des années 90, mais il y manque un truc qui fasse battre mon cœur d’excité de la vie. Un peu comme si tu tendais une bouteille de cidre, fut-il Normand, à un junkie. Mais.
Première fois sur la Continental GT Cup : entre Imodium et drapeaux rouges
Mais la vie a mis dans mon garage une RE en avril, une Interceptor. Celle de mon pote JC, parti sans prévenir discuter hauteur d’aiguille et avance à l’allumage avec Saint-Pierre. Un grand vide pour moi, pas même bouché par cette indienne orpheline venue trouver refuge dans mon garage. Ma MV étant en panne (salope), ma ZX6R en mode piste, et ma KTM en attente d’Afrique, j’ai fini par jeter mon cul et mon dévolu un beau matin de juillet sur la seule apte à m’emmener au boulot sans finir en prison : l’Interceptor. Des essais de cette machine, il s’en compte plus que des ex pour ta frangine. Le meilleur est bien sûr ICI, et je ne vais pas te refaire la messe. Parce qu’au-delà des chiffres, des caractéristiques techniques, le plus important c’est ce qui se passe dans ta tête. Parce qu’elle a beau faire sur le papier 90-60-90, c’est pas trois chiffres à la con conformes aux standards de Barbie en vigueur qui vont faire battre ton petit cœur… Et tant pis pour les Barbies.
Et il a battu, ce petit cœur. Autant de la nostalgie de mon pote que pour ce petit twin bien plus marrant, bien plus profond que ce que j’en avais imaginé. Rond, souple, facile, dans un châssis surprenant avec ses roues en 18 et un centre de gravité assez haut placé. J’ai l’impression d’être dans un date auquel je ne voulais pas aller, et qui va finalement partir beaucoup plus loin que prévu. Sauf que passé les aimables présentations, mon naturel psychopathe a repris le dessus, et j’ai fini par essorer la Royal dans tous les sens, droit comme un I. Rien ne va plus, on se calme, et on passe à la piste.
Des GT 650 pour une vraie course à armes égales
Pour nous, occidentaux, la vision de l’inde se divise en deux. Ceux qui n’y sont jamais allés d’une part, et qui penseront Taj Mahal ou Bolywood à l’évocation cette ancienne colonie anglaise (d’où l’installation d’une usine Royal Enfield dans ce coin du monde à partir de 1956). Puis il y a ceux qui auront fait le déplacement dans ce coin d’Asie et qui, en plus de souvenirs du Taj Mahal et de Bolywood, ont immanquablement ramené des histoires de chiasses fabuleuses, de touristas impossibles, et d’enfers intestinaux. Je ne suis jamais allé en Inde, mais, parce que je suis un grand professionnel, j’ai su m’imprégner du sujet en chopant un mal de bide intergalactique deux jours avant la manche de la Cup sur l’anneau du Rhin. A tel point qu’au lieu de prendre la route le jeudi pour rejoindre le paddock et m’apprêter aux essais du vendredi, je me suis roulé en boule sous la couette en me demandant comment je pourrais, dès le lendemain matin, faire les 6 heures de route sans m’arrêter me dégourdir les sphincters dans chaque chaumière.
L’esprit de la GT Cup : partage, bagarre et choucroute

Mais Imodium veritas, disent les experts à New Delhi : Vendredi 14h, je débarque en Alsace avec une furieuse envie de bracelets.
La Cup détonne au sein du championnat WERC, que j’ai trouvé moins vif qu’il y a quelques années. Avec plus d’une cinquantaine d’engagés, elle est la seule épreuve à devoir être découpée en deux courses, Finale A et Finale B, selon les résultats des essais.
Les essais justement… Eh ben j’ai essayé ! Ayant tout misé sur les deux séances restantes du vendredi soir le temps de faire la route (mes camarades en ayant déjà mangé 3 dans la journée), je n’ai vu de l’anneau du Rhin que des drapeaux rouges ! Alors que je tenais la découverte de la moto pour excuse à ma lenteur, je finis par me rendre compte rapidement que les autres sont en fait chauds comme des barraques à frites. Dommage, car ma Royal, affublée du numéro 5, aurait mérité plus d’approfondissement : Si le kit cup obligatoire (et vachement réussi) lui donne cet air de café racer, il me manque les réflexes de la course avec une moto peu puissante. Alors que tout le monde a exactement le même matériel, chaque erreur se paie cash, et je me rendrais compte lors de la seule qualif du samedi matin que les pneus Continental et les freins étaient bien plus performants que ce à quoi je m’en tenais.
Le vrai plaisir : tordre des bracelets sans se prendre la tête
19ème sur la grille de la finale A, je me décide à me sortir les doigts, jusque-là occupés à contenir mes émois, pour la course. Et je me marre : dans un essaim bourdonnant, les indiennes s’arrachent de la ligne droite des stands, et la géniale débilité commence. A l’affût du moindre km/h, à l’aspi du gars de devant, la piste se transforme en champ de bataille. Des dépassements dans tous les sens, des freinages couillus, ça croise et décroise, et tant pis pour les trajectoires : il faut être devant. Mon coéquipier Louis Genette, le benjamin de la coupe avec ses 19 ans, a fait un super envol, et j’ai pour objectif de finir dans sa roue. Motivé à bloc, sortant les tripes du 650, j’arrive au freinage de la dernière chicane en mode Joe Bar Team pour en taxer deux, quand je sens mon bassin se déformer d’une manière tout à fait inhabituelle… Tiens, on me pousse, on veut que je rentre plus vite !!! Sauf que plus vite, ça ne passe pas, et que je suis en train de servir d’amortisseur à JP, arrivé du ciel comme un pélican, et qui a dû se louper bien comme il faut au freinage !!! Tous les deux par terre, je finis par relever la moto et repartir, laissant JP aux bons soins des commissaires. P’tain, j’ai mal quand même, mais j’aime trop la course pour ne pas prendre le nouveau départ, faisant suite au drapeau rouge du JPélican.

Et c’est marrant, comme la douleur sait se faire oublier… Alors oui, j’aurais peut-être roulé plus vite sans roulé-boulé, mais quel plaisir d’attaquer sur cette machine, saine, concentré uniquement sur le pilotage, le grip, l’angle et le freinage. Quel plaisir de se tirer la bourre sans remord, sans penser que la moto du mec de devant a plus de si, plus de ça : c’est exactement la même que moi. Une coupe de marque, c’est la VRAIE course, et l’avantage de la Continental GT Cup, c’est qu’elle peut s’aborder de différentes façons : En mode cool et 2ème vie comme les papas Forest et Genette, ou en mode compète grave comme leurs fils, avec qui ils partagent ces week-ends uniques. Le bon esprit qui règne sous la tente de la Sima le samedi soir est la plus parfaite illustration des récompenses à gagner dans cette compétition : de la chaleur, des souvenirs et de l’amitié. Et c’est autant ma choucroute partagée avec Christian Haquin et Vincent Philippe (10 fois champion du monde d’endurance), que les roues arrière de Jules Fourgeaud dans le paddock (Responsable réseau Sima) ou les excuses mille fois acceptées de mon JPélican qui resteront gravées.
Ce que la Continental GT Cup m’a appris sur la moto… et moi-même
Et la 2ème manche alors ? Ben je crois que tu t’en fous. Parce que l’essentiel, dans cette histoire, ce n’est pas la course en elle-même, c’est ce qu’on y vit. Alors que je n’aurais jamais pensé loger mon cul sur cette néo-rétro de moins de 50 chevaux, la vie l’a posée par hasard dans mon quotidien, et dans la course. Si tu m’avais dit ça il y a deux ans, j’en aurais ri… Mais honnêtement, j’ai pris un plaisir fou à tordre les bracelets de cette machine, à retravailler les bases essentielles de la vitesse sur un engin bien né qui est aussi capable de donner se plaisir. Et depuis ? Disons que je prolonge le souvenir avec l’Interceptor de JC, qui restera pour toujours la sienne, en attendant le coup de fil d’un copain qui aurait envie de m’envoyer faire les courses…
Ah, l’esprit motard…
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