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    Indian Scout : une histoire libre

    L’Indian Scout représente une certaine idée de la moto américaine. Harley-Davidson est piégé dans son passé et ses codes. Indian aussi, à une histoire à raconter, sauf que tout le monde s’en fout. Alors, Indian est libre. Libre d’être ce qu’elle veut et surtout ce qu’on en veut.

    Contrairement à mon essai de la Harley-Davidson Nightster, je n’ai pas besoin de refaire l’histoire d’Indian pour comprendre la moto. Fondée en 1901, éteinte en 1953, ressuscitée dans les années 2000, Indian a pu se réinventer, sans avoir à se justifier. Alors moi aussi, je vais écrire une histoire, libre de me réinventer. 

    Indian Scout : The letter (Joe Cocker)

    © @whamdi.b – A2Riders.com

    Il est 7 h du matin. En ce début de mois de septembre la lumière est rasante, il fait encore un peu frais de la nuit, mais le soleil fait déjà son œuvre. 

    La Scout m’attendait dans le garage, à moitié cachée sous un néon fatigué. Il y a un « je ne sais quoi » à posséder une Américaine, un fantasme un peu kitsch, mais qui fait son effet. Sa ligne qui renvoie au meilleur de la culture américaine des années 50, le design de ces bagnoles allongées rondes, les leadsled, c’est ce que m’évoque ce réservoir et cette ligne allongée sur 2m30. 

    Le pneu de 16 pouces à l’avant, ressemble à une gomme gavée de KFC. La monte est en 130/90 contre 130/80 pour le pneu arrière, une anomalie étrange sur une moto moderne. Mais sur la Scout ce gros pneu de bagnole semble naturel et vient appuyer la référence stylistique aux fifties, il ne lui manque que les flancs blancs. Non, n’exagérons pas, je ne suis pas un directeur de cirque !

    La Scout ne renie pas ses chromes, mais en joue avec parcimonie, pour attirer le regard vers son gros V-Twin, un bicylindre de 1133cm3 à 60°, un moulin moderne à refroidissement liquide, qui se passe fièrement des ailettes de refroidissement par air, plaisir fétichiste des cousins de Milwaukee. 

    Cette bécane reprend certains codes, ceux de la Scout des forties avec ses gardes boues enveloppant et ce petit phare rond, elle en pète d’autres pour créer les siens, comme cet immense radiateur à air.

    Elle ne fait que ce qu’il lui plait. Et cela me plait. 

    P*t**n, 10 minutes à me masturber les yeux. Je suis à la bourre. 

    Je pars pour le boulot, mon périple dans les embouteillages, c’est l’esclavage moderne version périphérique parisien. Entre les pressés, les stressés, les endormis et les malpolis, l’Indian garde son calme et se fait douce quoi qu’il arrive. Elle finit par me raconter une histoire. Mon esprit divague, mon imagination prend le dessus, poussé loin du réel par le son voluptueux de ce V-Twin…

    Indian Scout : Thrill is gone (Luther Allison)

    © @whamdi.b – A2Riders.com

    Il est 4:52 à Chicago, capitale de la musique blues et des flingues. J’ai passé la nuit dans un club baptisé le Blue Note. Luther Allison termine son set sur Thrill is gone, homme à BB King. La petite salle en sous-sol est étouffante, l’impression de cuire à feu doux à l’intérieur, un peu à l’image de notre monde. La musique déclenche en moi comme une envie de fuir ce que j’ai mis des années à bâtir raisonnablement. Je fonce sur la porte dérobée, je sors haletant, en sueur, peut-être pas vraiment maitre de mon esprit. Je remonte la rue pour retrouver ma moto, coincée entre 10 Harleys qui se comparent la taille de leurs ape hangers.

    Je démarre mon V-Twin qui s’anime tranquillement, discrètement. Les pirates à côté de moi se marrent. « Pussy ! », balance l’un d’entre eux, en me regardant. Je mets gaz, crissement de pneu, je dérape un peu de l’arrière et je m’arrache à ma condition. L’autre, est toujours en train de se polir le chrome, un peu hébété. Mécanique moderne, pas besoin de faire chauffer buddy.

    Les faubourgs ghettos de la ville sont déserts. Les camés et les hobos, étalés sur le trottoir, face contre sol, dorment profondément. Enfin, je crois. Le jour peine à sortir de sa gueule de bois matinale. Je cherche à fuir les hommes, le monde, la ville et la civilisation. Autant de mots, un seul démon. Je quitte Chicago, ses poètes et sa violence. Je file droit devant, pour laisser mon enfer personnel derrière. Je renonce à tout, sauf à l’essentiel. Le prix de la liberté. En vaut-elle la peine ? Personne n’en est jamais revenu pour témoigner. 

    Indian Scout : Vidage (1000 mods)

    © @whamdi.b – A2Riders.com

    Maintenant, il me faut une route, une destination pour faire mille changements de vie dans cette fuite en avant. Je trouve une sortie, je plonge, direction la fuite en avant. J’ai arraché l’intercom que j’avais, boulet du motard moderne.  Plutôt que YouTube, c’est mon cerveau qui dicte sa loi sur le jukebox. Il me sort un truc de jeune vieux : 1000 Mods. Chill !

    Sur la Scout, ce n’est pas la chevauchée fantastique, ni la course effrénée, juste une ligne droite à avaler : hit a strait line ! Je tire sur les longs rapports, un à un, sans jamais forcer. Le petit muscle cruiser est déterminé à monter dans les tours si on lui met un coup d’éperon. C’est linéaire, mais les 8 300 tr/min de la redzone sont vite là.

    Le V-twin se fait entendre, grogne, mais ne gueule pas, il ne me ramène pas à ma condition triviale d’homme sur la machine. Sa discrétion me laisse libre dans mon évasion.

    © @whamdi.b – A2Riders.com

    Je file, le long des routes infinies du Midwest. À droite, les champs. À gauche les champs. Et moi seul, au milieu. Le temps est suspendu, il n’existe plus. J’avance, mais je reste toujours au milieu de ce néant gigantesque. 

    Soudain une oasis. Un puits de pétrole raffiné, je plonge pour retrouver la civilisation. J’ai soif, ma monture a soif. C’est la station-service de bord de rien, patinée par le soleil et le temps. Le patron n’est pas bavard, voir agacé de devoir travailler une fois par décennie, quand quelqu’un passe par là. Je pue, je suis couvert de poussière, mais je représente le monde moderne, celui de la ville qui l’emmerde et détruit son monde à lui, celui d’un temps évanoui.

    Indian Scout : Gun Crazy (The Drenge)

    © @whamdi.b – A2Riders.com

    Je repars, plein gaz, déterminé à ne rien rejoindre. Ma route doit m’amener nulle part, mais je transpire la confiance d’y arriver. Sur cette Scout, je suis posé, au ras du bitume qui défile sous mes roues. Les pieds et bras en avant, aisselles à l’air, je ne suis ni Brad, ni Edward, pas même Johnny, juste moi, obligé de lâcher prise, mais avec la confiance d’un acteur américain qui ne comprend rien au scénario qu’il lit.

    La route s’emballe, les ligne blanches accélèrent le tempo et moi avec elles. Je suis hypnotisé, j’ai besoin de les absorber comme une respiration pour survivre. Mais voilà la police est à mes trousses. Elle sait que je fuis le monde et me voilà outlaw. Je n’avais pas besoin de ça pour fantasmer. Je ne voulais pas faire partie des 1 %, je voulais juste être seul avec ma liberté. 

    La voiture de Police me pousse au cul. J’aime les clichés et j’imagine le cop moustachu, bedonnant dans sa chemise beige parfaitement amidonnée. Dans le rétro j’aperçois son chapeau de Shérif pour redneck

    Je décide de m’arrêter et je prends les freins. La Scout n’aime pas mon plan et provoque davantage un gros ralentissement qu’un vrai freinage appuyé. Mais ça fera l’affaire. Sur le bas côté, je salue l’officier qui s’est approché et je remets gaz aussi sec. Il restera sur le bas côté, étranglé par la surprise et son donut.

    © @whamdi.b – A2Riders.com

    Indian Scout : Johnny the boy (The Desert sessions)

    © @whamdi.b – A2Riders.com

    Comme beaucoup de motards piqués par le voyage au long cours, je me retrouve pris au piège d’une machine infernale. Mon seul exutoire, c’est de rouler. Si je m’arrête, je meurs. 

    Alors, je continue. Je parcours désormais les champs de coton du deep south. Les maisons coloniales veillent sur leur héritage glorieusement ignoble. Les champs resteront muets, par pudeur.

    Le soleil est au zénith, il cogne et l’humidité m’étouffe à nouveau. En plus, j’ai mal au cul.

    Un Diner, un burger. Un obscur jukebox périmé joue du Johnny Cash. Guitare 2-temps, voix monocorde, walk the line. Johnny cette idole qui s’est inventée une histoire, lui aussi. J’avale tout rapidement pour retourner vomir mon dégoût sur la route. L’Indian semble s’en foutre de tout, elle est dans son fantasme à elle, une forme de nonchalance perdue. 

    Je réalise soudain que je me suis perdu dans ma cavalcade. L’horizon qui filait droit a dû tourner à un moment. La route devient aussi tordue que mon histoire. 

    © @whamdi.b – A2Riders.com

    Je retrouve une sensation perdue : le plaisir. Dans chaque virage, la Scout se laisse faire, se place au regard, un peu aidé par un petit coup de cul, mais sans avoir à me battre avec la machine. Les repose-pieds en avant crient au supplice et balancent des étincelles pour que je remarque leur présence. Nonchalamment, je ponce. 

    La Scout exprime son mécontentement. Si la moto reste stable, les suspensions tabassent sur les potholes de ces routes oubliées. La moto rebondit comme un mustang qui cherche à me désarçonner. Tout doux, Jolly Jumper, message reçu. L’Indian est une stoïcienne et si je veux abandonner les contraintes de ce monde, il me faudra abandonner les vils plaisirs. 

    Indian Scout : Too old to die young (Brother Dege) 

    © @whamdi.b – A2Riders.com

    Les kilomètres défilent par centaines, je suis abruti par mes pensées. Mais le monde que je fuyais m’a rattrapé, sirènes hurlantes, riot gun à la portière. Je suis à fond et je ferme les yeux. “ Il n’y a pas de liberté pour l’homme tant qu’il n’a pas surmonté sa crainte de la mort ” disait Albert Camus. J’ouvre les yeux. Camus is full of shit, je suis trop vieux pour mourir jeune maintenant !

    © @whamdi.b – A2Riders.com

    Il est 08 h 14 à Paris, capitale de la morosité. Je viens de me garer devant mon entreprise. J’ai attaché mon fantasme de liberté à un poteau. Dans l’ascenseur qui me mène à la mine pour cols blancs, je souris. La moto a fait son œuvre, celle de me faire rêver, même le temps d’un banal trajet. L’Indian le fait bien, charismatique, mais pas trop.  C’est sa liberté à elle. Et la mienne d’être parti trop loin dans mon fantasme en pleine heure de pointe.

    Vous voulez ma playlist ? Venez me demander sur Facebook et Instagram !

    Et pour ceux qui ont apprécié le travail de Hamdi :

    Fiche technique ici

    Équipements de Julien (1,82 m – 80 kg) 

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